"Me tenant comme je suis, un pied dans un pays et l'autre en un autre, je trouve ma condition très heureuse, en ce qu'elle est libre." - R. Descartes

jeudi 21 octobre 2010

Ça pourrait être vous

Depuis mon retour de congé il n'y a pas eu de jobs sur le terrain, alors nous travaillons (dur) à la base.

Je me sens presque de retour à Bogota, avec pour seule envie, en rentrant le soir, de dormir. J'ai toujours autant de mal à me faire à ce que nous soyons en automne, et les jours passent bien vite.

La base a vu l'arrivée d'un nouveau membre, dans un autre segment, qui nous vient de Chine. Il ne parle pas espagnol et à peine anglais. Je n'ose imaginer ce qu'il doit traverser, le simple fait de communiquer étant pour lui un énorme challenge, et ne peux m'empêcher de repenser à mes premières semaines ici en Colombie. Il fait l'objet de blagues par les opérateurs de son segment, blagues qu'il ne peut même pas comprendre - rien de bien méchant, mais ça en dit long sur la nature humaine.

La barrière de la langue est un gros handicap, et l'on a tendance à juger les capacités de quelqu'un sur la manière dont il les communique. Nous l'avons tous fait au moins une fois : être blasé de devoir expliquer quelque chose à quelqu'un qui ne parle pas notre langue ; éviter de se mettre en binôme avec un étranger pour ne pas avoir à faire tout le boulot (suppose-t-on) et passer des heures à lui expliquer, tout autant de petits détails qui maintenant m'apparaissent bien différemment, à la lumière de ce que j'ai vécu et de ce que je vis encore parfois. Il m'a fallu passer pour une cruche des semaines durant, me sentir dépourvue, frustrée et impuissante de ne pas savoir exprimer ce que je voulais dire, pour me rendre à l'évidence et cesser de juger les gens par leur vocabulaire. L'important c'est que le message passe, non ?


Alors je vous dirai ceci, mes amis : quand un touriste vous demande son chemin, quand quelqu'un vous parle en langue étrangère, ne tournez pas le dos : ça pourrait être vous, ou votre ami, livré à lui-même, seul, en terre lointaine.

vendredi 15 octobre 2010

Pensées d'un vendredi d'automne


Les feuilles mortes qui s'amassent au sol, cuivre et or, salies par la pluie, puis s'envolent au gré des bourrasques du vent.

Le vent qui caresse le visage, bouffée de fraicheur revigorante ou gifle glaçante prémisse de l'hiver qui s'insinue.

S'insinuer, comme la nuit, qui point un peu plus tôt chaque jour, s'installe confortablement, sans se faire prier, et languit en silence.

Silence de ces longues nuits, froides. Sous la couette il fait bon, et le matin il fait dur de se lever avant le jour.

L'automne c'est l'été qui s'achève, emportant avec lui son soleil, ses vacances, ses rêves et ses promesses, cédant la place aux saisons tristes, mornes et monotones.

Pourtant j'aimais l'automne partie de moi ce froid mon enfance ce gris mon Eden. Et puis c'était le prétexte parfait pour ne pas sortir du lit, pour dormir, manger, déprimer, en somme être en harmonie avec la nature. Point de ça pour moi cette année, je devrai trouver d'autres prétextes à ma paresse saisonnière ou enseigner à mon horloge interne le concept uni-saison.


Ici l'été a pris le pas, il fait toujours aussi beau et chaud et humide et jour et lumineux et pluvieux. L'année est un continuel été, les mois se suivent et se ressemblent.


Alors je pense à l'automne, à défaut de le vivre.

samedi 9 octobre 2010

Un soupçon d'ici (3)

[suite de ce message]

Au menu de ce soir, des patacones, plat à base de bananes plantain écrasées et frites, surmontées de viande ou de poulet, de fromage fondu et de ketchup-mayonnaise. Un plat à la hauteur des canons diététiques, gustatifs et décoratifs locaux. Car ici la présentation des mets a autant d'importance que leur teneur en lipides et protides, les principales sources de saveurs selon la coutume locale. Les plats doivent être bien décorés, colorés et festifs, comme les maisons... et les gens, du reste. La maîtresse de maison en est l'exemple parfait. Elle porte d'énormes créoles d'argent aux oreilles, fait commun ici, où les bijoux ont tendance à être king-size quand ils ne sont pas bling-bling. Elle est vêtue relativement sobrement, haut blanc et short en jean, et ses pieds portent cette marque de fabrique typique des manucures en salon de beauté, une french manucure standardisée.

Elle se fait un plaisir de disposer méticuleusement les patacones sur un lit de laitue, "batavia" me confie-t-elle comme on transmet une recette de grand-mère, religieusement, solennellement, et en murmurant presque au creux de l'oreille, "et non lechuga comme beaucoup croient à tort" poursuit-elle. Elle remet les sauces dans le frigo high-tech sur-dimensionné qui constitue, avec la pile de briques, l'autre élément de séparation de la cuisine avec la pièce principale. Réflexe d'ingénieur, je me demande comment ce qui s'apparente en première approximation à une masure de bidonville sans eau courante peut ainsi alimenter en électricité un frigo, plusieurs lampes et un PC, pour découvrir au niveau du mur de l'entrée ce qui doit être le compteur électrique. Je me demande en dernière instance pourquoi se poser tant de questions, et m'arrête net de penser. Au lieu de cela, je vis le moment présent, ce dîner simple mais tellement riche...